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Ô travail

Ô travail

Mobiliser les personnes en grande précarité autour de tâches valorisantes et rémunérées, proposer un cadre souple, adapté aux besoins et capacités des personnes : la pré-insertion par l’emploi n’est pas un dispositif de plus à emboîter sur le grand lego du champ social et des défaillances du droit commun. Véritable outil d’accompagnement social, le travail à l’heure permet de faire travailler des personnes qui ne seraient pas en mesure de trouver leur place dans le moule ordinaire de l’emploi, animées pourtant d‘un vrai désir de travailler. Là où un salarié ordinaire doit s’adapter à son cadre de travail, c’est ici le cadre qui s’adapte, et l’inversion des perspectives permet de faire des miracles. Instrument de remobilisation, le travail s’inscrit dans une logique de développement du pouvoir d’agir des personnes accompagnées, de réduction des risques et de rétablissement.

Le dispositif premières heures, interview avec Hélio Borges

Hélio Borges est responsable du DPH à Emmaüs Défi, à l’origine du dispositif parisien

 

Dans quel contexte avez-vous créé ce dispositif ?

En 2007, au moment où les Enfants du Canal faisaient pression sur les médias pour qu’on héberge les SDF. Moi je sentais que le plus important pour les aider et changer la situation, ce n’était pas d’héberger les personnes mais de les occuper, de trouver des outils différents pour travailler l’accompagnement, et de les avoir sous la main. Pour ceux qui ont de gros problèmes d’addiction ou des problèmes psychiatriques, on ne peut pas les envoyer sur des chantiers d’insertion. Leur présence est trop aléatoire et fragile, donc j’ai réfléchi à un moyen de les faire travailler à l’heure, L’association Atoll faisait déjà ça depuis longtemps. Au bout de 2 ans, la Ville de Paris a mis en place le DPH.

 

Quelles sont les personnes orientées sur le dispositif ?

Les personnes sont toutes orientées par les maraudes, le dispositif s’adresse à ceux qui sont dehors, pas à ceux qui sont hébergés. Les fiches de paye favorisent dans un second temps l’hébergement, car les personnes peuvent alors y contribuer financièrement. En moyenne les personnes sont logées au bout de 3 mois grand maximum quand elles travaillent ici.

 

Comment se fait le lien entre le DPH et l’embauche à Emmaüs Défi ?

9 personnes sur 10 sont embauchées après en CDDI (contrat à durée déterminée d’insertion). En principe, le DPH c’est maximum 24h par mois, mais entre 24h et les 104h par mois d’un chantier d’insertion, il y a un fossé. Ce n’est pas réaliste. Le première mois quand les personnes arrivent je leur donne une activité et les confie à leur éducateur, on fait doucement connaissance. La Ville ne finance pas plus que 24h par mois pour les personnes en DPH, mais Emmaüs Défi paye de sa poche pour les faire travailler davantage, afin qu’elles se préparent de manière plus réaliste aux contraintes de la vie active. C’est très variable, mais la moyenne ici est entre 40 et 50 heures par mois. Les personnes restent environ 4 mois en DPH avant de basculer sur un CDDI. Cette possibilité de monter en charge en temps de travail et de basculer sur un chantier d’insertion, c’est essentiel à mes yeux. Sinon, proposer un an de DPH, ça n’a pas de sens.

 

Combien de personnes sont en DPH ?

En 2017 nous avons embauché 27 personnes. 25 sont passées en CDDI (2 ont été incarcérées, 2 sont rentrées dans leur pays). En CDDI nous avons 140 personnes. Elles peuvent rester jusqu’à 5 ans, mais ce sont les plus vieux ou fragiles qui restent si longtemps. En général les personnes restent maximum 3 ans en CDDI avant d’être embauchées sur le marché classique de l’emploi.

 

Les personnes sont payées à la fin du mois ?

Oui, mais je peux leur donner aussi au fur et à mesure en liquide la moitié de leur argent. Se saoûler avec l’argent qu’on a gagné, ça fait un choc, c’est une évolution.

 

A quoi sert le DPH ?

A mes yeux c’est un outil d’accompagnement, et non une première marche dans l’insertion économique. La distribution de vêtements aux migrants qui se fait à l’église Saint Bernard dans le 18ème par exemple, je la confie exclusivement aux personnes en DPH. Travailler pour d’autres qui sont dans des situations encore plus difficiles que soi, c’est important. Ça casse l’idée qu’on ne sert à rien.

Les éducateurs restent 4h par semaine avec les personnes sur le lieu de travail. En dehors de cet accompagnement sur le DPH, il n’est pas envisageable de passer 4h par semaine avec son référent ! La relation change, on sort du cadre social vertical. Ça permet de faire avancer les dossiers, et de se dire des choses qu’on ne dirait jamais dans un bureau. A Emmaüs Défi nous passons du temps de transport à conduire des camions. Ce temps-là permet une complicité particulière. Quand je conduis les personnes savent que je ne les regarde pas en face, et c’est là que j’ai pu aborder des questions très douloureuses sur les violences sexuelles par exemple.

Maurice, éducateur spécialisé en CAARUD

Maurice est éducateur spécialisé dans le CAARUD Ego d’Aurore. Il travaille notamment sur le programme STEP d’échange de seringues. 

« Il n’y a pas que l’insertion par le travail. Le travail à l’heure est un outil d’accompagnement pour les personnes éloignées de tout (emploi, hébergement, démarches administratives), un outil pour passer du temps avec elles, et savoir mieux appréhender l’accompagnement. Je privilégie cet outil quand l’accompagnement est difficile, ça permet de faire ce qui n’a pas pu être fait jusqu’ici.

Pour Boumezrag il faut tout refaire, y compris une demande d’hébergement au SIAO. En passant du temps avec lui je l’encourage à aller à la Mairie demander un logement social. Au niveau de l’accueil de jour collectif, un tel accompagnement ne pourrait pas être réalisé.

L’idéal pour moi est de partir du collectif pour aller vers l’individuel. Je connais Boumezrag depuis 6 mois. Ces 4 derniers mois m’ont permis de me faire une idée de sa motivation à travailler. Je lui ai donné une feuille de route avec toutes les démarches à faire, ça me permet de jauger de son autonomie et de sa capacité à trouver du travail. Dans un premier temps il faut être inscrit à Pôle Emploi pour avoir une fiche IAE, et un numéro de CAF. L’idée n’est pas de faire à la place de la personne, mais de l’accompagner si besoin. Boumezrag est très autonome, donc il a tout fait seul. Souvent c’est plus compliqué, ce n’est pas parce que la personne veut qu’elle peut.

La dernière personne que j’ai accompagnée dans le cadre du DPH avait 60 ans. L’objectif premier était de travailler sur l’estime de soi, et à partir de là de trouver un hébergement qui tienne.

Je travaille dans le social depuis 20 ans, et j’accompagne des personnes dans le cadre du DPH depuis 3 ans. J’ai accompagné plus de 20 personnes. Certaines ont continué à travailler. Toutes ont été hébergées, sauf une. Quelques-unes ont trouvé du travail en dehors du champ de l’insertion, et pour la plupart, cela leur a permis de mieux maîtriser leur consommation, de passer d’une consommation intense et impulsive de type craving, à une consommation récréative. Dans la rue les gens qui consomment tournent en rond, ils consomment pour tuer l’ennui, le temps vide rend fou. »

Entretien avec Norbert, éclaireur à l'Alternative urbaine

Eclaireur urbain pendant une année au sein de l’association Alternative Urbaine, Norbert a fait découvrir le site des Grands Voisins à des riverains curieux.

 

Comment avez-vous connu l’Alternative urbaine ?

Lors de Nuit debout. J’y allais presque tous les soirs pour faire un peu la manche. J’y ai rencontré une fille qui m’a parlé de cette association et des balades urbaines. Je suis entré en contact, et tout est allé très vite, j’ai fait un entretien et j’ai été embauché.

 

Comment vivez-vous ?

Je vis depuis 3 ans dans une chambre d’hôtel, qui coûte 850€ par mois. En cumulant le RSA et les APL je touche 750€ par mois. Je gagne assez bien ma vie en faisant la manche, qui me permet de gagner environ 50€ par jour.

 

Quel a été votre parcours professionnel ?

J’ai été chef cuisinier 20 ans. Je n’ai pas diplôme, je me suis formé sur le tas en bougeant, j’ai commencé comme commis. J’ai arrêté de travailler il y a 4 ou 5 ans, à cause du stress, d’une dépression et d’une opération de la hanche qui me handicape pour porter des poids trop lourds. Entre ça et mon expérience à l’Alternative urbaine il n’y a rien eu. J’ai fait cuistot 3 mois mais on me prenait pour un larbin, on me faisait faire la plonge, les commandes, on me mettait la pression. .

 

Comment s’est déroulée votre expérience à l’Alternative urbaine ?

Je faisais environ 6 heures par semaine minimum, en fonction des besoins. Mon rôle était de faire visiter le site des Grands Voisins, et ça ne m’apportait que de la joie. Je faisais mon travail avec beaucoup d’humour, dans une équipe formidable, très conviviale, et presque familiale. J’aurais aimé pouvoir continuer. Alternative urbaine m’a beaucoup aidé au niveau relationnel, social, dans mes démarches administratives. Aujourd’hui je viens de temps en temps, Shirley [la travailleuse sociale] m’aide dans ma recherche d’emploi.

 

En quoi consistaient ces balades urbaines ?

Je donnais toutes les explications sur le lieu, sur les associations qui y sont installées, qui normalement ont toutes vocation à aider les personnes dans la précarité. Dans la nouvelle version du site, il y aura 50% de logements pour personnes défavorisées, 25% pour des personnes aisées, et 25% pour des niveaux de vie intermédiaires. Il y aura également des crèches, un grand jardin, et de l’agriculture urbaine.

 

Que faites-vous aujourd’hui ?

Je ne peux pas rester inactif entre les quatre murs de ma chambre d’hôtel, alors je remplis mon temps en allant dans les associations, pour éviter l’ennui et la dépression.

 

Comment faites-vous aujourd’hui pour chercher du travail ?

Par Pôle Emploi, et Shirley. Elle m’a mise en lien récemment avec un chantier d’insertion, mais ça n’a pas fonctionné. J’ai parlé de mes problèmes de santé, et je crois que c’est ça qui a bloqué. L’objectif que j’ai fixé avec Shirley est de faire deux candidatures par mois.

 

Qu’aimeriez-vous faire ?

Etre dans le social. On m’a bien aidé, j’aimerais maintenant renvoyer la balle, ou alors travailler avec des enfants, mais je prendrai tout, même caissier. Pôle Emploi me propose systématiquement des postes dans la cuisine, mais c’est ma limite. Je ne peux plus mettre les pieds dans une cuisine, sauf pour les amis.

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