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Roms

Roms

Que désigne réellement la catégorie de « Rom » qui a émergé comme « question » ou « problème » dans l’espace public médiatique et politique depuis le début des années 2000 ? Quelles sont les difficultés de ces européens pour vivre en France, car les voies  réservées de l’insertion semblent ouvrir concrètement sur des impasses pour ces populations, durablement installées dans des situations d’urgence sociale ?

Des mondes roms

La première idée qui vient à l’esprit quand on parle des Roms, c’est qu’il s’agit d’une catégorie ethnique. Désignés sous le nom de « Tsiganes » en Europe centrale, orientale ou dans les Balkans, sous le nom de « Gitans » en Espagne ou au Portugal, ou de « Manouches » dans les pays germaniques, les Roms font déjà partie des sociétés européennes modernes qui se constituent au XVème siècle, et ils forment des minorités très différentes selon les pays et les régions où ils se sont installés. L’unité ethnique des Roms se dissout dans une multitude d’appartenances locales très diverses : Tsiganes, Manouches, Gitans, Romanichels, Bohémiens etc... forment des mondes hétérogènes. Parmi ceux qu’on désigne d’un vocable commun comme Roms, il n’y a donc jamais que des identités romani multiples correspondant à de petits groupes, qui sont chacun un monde en soi. Nous nous intéresserons ici principalement aux Roms provenant de Roumanie et de Bulgarie, car ils constituent l’essentiel des populations roms en situation précaire en France. Ces personnes ont d’abord une carte d’identité roumaine ou bulgare, ils s’identifient par la suite comme rom par un ensemble de pratiques, ou sont désignés comme tel par la société environnante, mais le groupe n’est pas homogène et ne se perçoit d’ailleurs pas comme homogène. La difficulté à donner des chiffres est assez significative : les statistiques roumaines recensent environ 600 000 Roms, tandis que les associations roms annoncent elles le chiffre de 2 millions de personnes.

Qu’est-ce-qui permettrait donc de cerner cette catégorie ? La chercheuse Henriette Asséo a proposé de faire reposer cette notion fuyante sur un ensemble de trois éléments différents : le mythe du bohémien et son folklore, très présente dans l’esprit européen, le fait répressif qui freine la mobilité aux frontières, et l'élément anthropologique. Quand on parle des Roms roumains on doit faire preuve de beaucoup de prudence : certaines constantes de vie permettent d’esquisser une forme de continuité, mais il serait faux de penser qu’il y a une identité rom unifiée. En tant que groupe minoritaire dans un groupe majoritaire, les Roms se ressemblent et se rassemblent, même s’il s’agit en réalité toujours de familles qui ont des pratiques particulières, changeantes selon le lieu et le moment. Chaque groupe a des éléments de rapprochement et de séparation avec le groupe majoritaire, et il est difficile de cerner les contours de ce qui pourrait être une identité rom. Tous les Roms ne parlent pas romani, certains ne parlent que roumain ou bulgare. Par ailleurs les Tsiganes avaient un corps important de métiers traditionnels (chaudronniers, forgerons, musiciens, luthiers, agriculteurs), mais ce vaste éventail a été brisé par cinquante années d’histoire communiste, car les Tsiganes ont été intégrés de force aux entreprises d’État industrielles et agricoles. Si les Roms ont ici certains métiers dits traditionnels (ferrailleurs, chiffonniers, biffins), c’est avant tout parce  qu’il s’agit là des seules ressources économiques accessibles. Les mesures transitoires actuellement en vigueur en France leur limitent en effet considérablement l’accès au marché du travail. Le nomadisme n'est pas non plus un éléments structurant solide : certaines familles conservent un mode de vie itinérant à l’Ouest, mais l’élément du nomadisme, ordinairement et confusément relié à la migration rom dans l’opinion publique, est largement mythifié. Tenus en esclavage en  Roumanie du XIVème jusqu’à la moitié du XIXème siècle, les Roms de Roumanie étaient d’office attachés à une terre. En Europe à ce jour, 95% des Roms sont sédentaires, même si beaucoup d’entre eux ont une culture du voyage.

Considérés comme une minorité distincte par leur origine ethnique, leur appartenance culturelle et linguistique, les Roms sont largement associés dans l’imaginaire collectif européen à la précarité et l’exclusion. Les Roms de Roumanie vivent pour  la plupart dans des conditions de pauvreté souvent extrêmes, à tel point que Roumains et Bulgares sont souvent perçus comme roms du simple fait de leur précarité économique : un Rom qui n’est pas pauvre est souvent considéré comme roumain et non comme rom. Si le niveau de vie d’un Rom augmente, aux yeux de tous il sort de la catégorie Rom, et inversement il y a dans les bidonvilles de simples Roumains qui n’ont aucune attache familiale rom, mais qui sont considérés comme tels du fait de vivre en bidonville dans la précarité.

Entretien avec David Dumeau, médiateur à la ville de Bordeaux

Employé à la Direction du Développement Social Urbain au sein de la mairie de Bordeaux, David Dumeau intervient auprès des personnes en habitat précaire sur la commune et l’agglomération. A Bordeaux il n’y a pas de grand bidonvilles, les familles roms vivent dans des squats, de grands hangars, et quelques cabanes en pierre. La mission du médiateur est double : il s’agit d’une part de promouvoir l’accès aux droits pour les personnes en squat, et d’autre part de proposer une régulation sur les lieux, à la fois entre les personnes vivant sur place et entre le squat et son environnement urbain.

 

“Quelles sont les familles que vous rencontrez dans les squats bordelais ?"
A Bordeaux, 80% des personnes viennent d’une petite région de Bulgarie entre Pazardzhik et Peshtera, mais elles sont très différentes les unes des autres. Il y a une grande diversité culturelle, plusieurs manières de s’identifier. Certaines familles  bulgares ne se disent pas rom, bien au contraire, elles sont bulgares turcophones et ne parlent pas un mot de romani. D’un squat à l’autre, l’organisation économique sur laquelle se développent les stratégies de survie changent : les gens vivent tantôt du montage et déballage de stands sur les marchés, tantôt de la ferraille, tantôt de la mendicité. Parfois tout cela se mélange un peu, et cette diversité est très importante pour comprendre les projets d’insertion des familles. Par ailleurs les  amilles vivant en squat ont des liens avec d’autres qui sont dans des situations  de mal logement (marchands de sommeil, sous-location, dépannage chez des amis). Beaucoup de personnes parlent turc, car elles ont noué un lien économique  stratégique avec les communautés turques de Bordeaux. Les liens sont très poreux. Il y a souvent des situations où un membre du couple est turc et l’autre rom, la question de l’identité culturelle n’est pas cristallisée. Pourtant on observe  également aussi des phénomènes de stigmatisation, les turcs se placent au-dessus du lot en se désignant comme ouvriers de bâtiment, par opposition aux Roms qui sont ferrailleurs ou se prostituent, comme si l’identité rom était un comportement économique et moral. Parfois certains Roms font d’ailleurs le choix de se faire identifier par les travailleurs sociaux comme turcs et non roms.

 

“Comment travaillez-vous avec ces familles ? Le médiateur n’est pas là pour faire un accompagnement social mais pour permettre sa mise en place et passer le relais, favoriser le lien entre les professionnels et les familles. Est-ce que vous arrivez  à passer le relais, ou les personnes ont-elles tellement de difficultés pour accéder à un réel accompagnement social et des solutions plus stables qu’elles sont de fait réduites à l’intermédiaire du médiateur ?"
En effet c’est une réalité, car sans titre de séjour la mission d’accompagnement est largement entravée. Mais l’idée c’est de pousser à davantage d’effectivité du droit commun, pour que les travailleurs sociaux ne se limitent pas à faire des bons  d’orientation vers de la distribution alimentaire. Il y a un important décalage entre ce que les professionnels du champ médico-social peuvent proposer aux familles roumaines et bulgares qui ne bénéficient pas d’un titre de séjour, et leur  demande, et il y a aussi une résistance des structures en place à faire le minimum proposé. Pour déposer la demande d’Aide Médicale d’État par exemple, les Centres Médico-Sociaux sont d’accord sur le principe, or en fait ils ont refusé, du coup on est contraint de travailler avec les PASS et les structures associatives. Par ailleurs les associations domicilient de moins en moins, ce qui rend les démarches les plus élémentaires très compliquées.

 

“Quelles sont les solutions d’insertion développées ?"
La circulaire interministérielle du 26 août 2012 prévoit de réaliser des diagnostics en préalable au démantèlement des campements illicites, et préconise la mise en place de Maîtrises d’Oeuvre Urbaine et Sociale (MOUS) si elles ne sont pas déjà en place, ou des solutions locales de relogement. La MOUS est un dispositif dérogatoire qui vise théoriquement à la résorption de l’habitat précaire et à l’accompagnement social des personnes en squat. La Préfecture mandate des associations  opératrices, comme Forum Réfugiés à Lyon ou le Centre d’Orientation Sociale (COS) à Bordeaux, pour réaliser en amont des diagnostics sur les squats et les campements, puis faire l’accompagnement social des familles intégrées dans le  dispositif. Les familles obtiennent alors un titre de séjour ou une autorisation provisoire de séjour, en général une Autorisation Provisoire de Séjour (APS) de 6 mois avec une autorisation de travail, qui se transforme ou nonen Titre De Séjour (TDS)  e 1 an au fil de l’accompagnement, si possible avec les fiches de paie que peut fournir la famille.

“Quelles sont les familles auxquelles on propose d’accéder à une MOUS et sur quels critères ?"

C’est là tout l’aspect dérogatoire et même excluant que peut avoir ce dispositif : il est financé à hauteur d’un nombre précis de familles et de personnes, pour toucher les squats et les habitats précaires décidés par la Préfecture. Toutes les      évacuations de squats ne débouchent pas sur une solution MOUS, car dès la première mise en place du dispositif en 2009 celui-ci était déjà saturé.

 

“Premier arrivé premier servi en somme ?"

Oui, à Bordeaux le dispositif a été financé pour 40 familles et 100 personnes. Une personne sur sept à un instant t est entrée dans le dispositif MOUS. À l’heure actuelle ce quota a déjà été dépassé, et il y a des inégalités dans les conditions     d’accès au dispositif : certaines personnes laissées sur la touche ont pourtant des indicateurs plus positifs que d’autres, entrées sur le dispositif simplement parce qu’elles ont été expulsées plus tôt. Mais le processus se fait normalement sur la   base de diagnostics : la Préfecture décide de diagnostiquer tel ou tel squat en fonction des expulsions à venir, la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) examine alors quelles sont les personnes en situation administrative légale  en fonction des relevés et des recensements faits par la Police aux frontières, excluant ainsi d’emblée ceux qui ont déjà eu des Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF), pour lesquels il n’y a pas de recours, ou les personnes qui ont   bénéficié de l’aide au retour volontaire. Mais là-dessus les critères sont flous en réalité, car il y a des personnes qui ont bénéficié de l’aide au retour volontaire il y a 2 ans et qui sont pourtant rentrées dans le dispositif. Une fois que la Préfecture a  transmis à la DDCS les personnes pour lesquelles elle propose de faire un diagnostic, la DDCS transmet cette liste à l’association mandatée (le COS à Bordeaux), et celle-ci réalise un diagnostic social. Les critères retenus pour faire ce diagnostic   sont la volonté ou capacité d’intégration de la famille, sa maîtrise du français, ses diplômes ou son expérience professionnelle, la scolarisation des enfants. Ce qui entrave le plus l’accès au dispositif, c’est la situation administrative et judiciaire. La  Préfecture consulte les fichiers de police, or les difficultés d’accès à un travail légal incitent à développer une économie informelle souvent illégale. Par ailleurs il est souvent d’usage de faire parvenir des OQTF un mois avant l’expulsion, et les OQTF sont des motifs de refus de diagnostic.